Histoire

Protestants de l’Ouest, les chemins de l’exil (1681-1715)

01 avril 2020

Avec la révocation de l’édit de Nantes (octobre 1685), on assiste à une véritable hémorragie connue dans l’histoire sous le nom de « Grand Refuge ». De La Rochelle, les départs sont devenus de plus en plus difficiles. Le port est surveillé. D’où le choix d’un itinéraire terrestre pour les gens du Poitou vers St-Malo et Jersey.

Itinéraire des protestants dans l'Ouest © BSHP 1901

Lorsque l’édit de Nantes était encore appliqué, une surveillance était déjà en place, avec des inspections et un travail d’espionnage, formel et informel, même par des voisins.
Les protestants établis dans les provinces de l’ouest prennent la mer vers l’Angleterre et les Provinces-Unies. Mais, les autorités, d’abord prises au dépourvu, se reprennent. Les ports sont mieux gardés, les bateaux visités, et les moyens de se cacher de mieux en mieux connus. Les protestants n’hésiteront pas alors à prendre la route pour traverser le royaume vers les frontières. Il leur faut acheter des « routes » c’est-à-dire des itinéraires écrits et, quand ils étaient plus riches, payer un guide et ensuite un passeur pour les mener en lieu sûr. De nombreux départs se font depuis l’Aunis et la Saintonge, autour de La Rochelle et l’exode devient massif dès 1681.

Des mesures restrictives

Dès le mois d’octobre 1681, des centaines de fugitifs se tiennent cachés dans les villes, les villages, les fermes et les bois du littoral, attendant de s’embarquer pour l’Angleterre et la Hollande, la plupart ayant tout vendu pour payer leur passage.
On peut citer Jacques Fontaine qui s’échappe le 29 novembre 1685 de La Tremblade sur un navire anglais. L’embarquement se fait en mer, après avoir échappé aux gardes-côtes dans les dunes du littoral et à une frégate de surveillance, au large de l’île d’Oléron. Cette partie du littoral était très surveillée, car peuplée de nombreux protestants. Les fugitifs arrivent à Barnstaple. Fontaine passera en Irlande en 1709.
Jean Migaut et plusieurs personnes, en mai 1688, partent d’une plage déserte au nord de La Rochelle. En chaloupe ils rejoignent au large un navire anglais qui les mènera à Rotterdam.
En 1699, l’intendant Maupeou assure que les côtes sont bien gardées, mais que les protestants vont plus loin vers Nantes et St-Malo et que, à défaut, certains prennent la route terrestre vers Paris, Dijon ou Valenciennes.
La région de St-Malo est l’étape finale de ces routes d’exil. Très tôt les autorités durent réagir : la Révocation est précédée de mesures restrictives qui provoquèrent exils et abjurations.
Les dragonnades débutent en 1681 en Poitou et arrivent à Nantes en 1685. En Bretagne, pas de dragonnades, mais des commissions judiciaires assez efficaces.
Ainsi, à St-Malo et dans d’autres petits ports de la côte, des protestants sont arrêtés au moment de leur départ, sur dénonciation. Le sénéchal de St-Malo dira : « Je ne souhaite pas de mal à ces gens ». Mais avec l’édit de Nantes arrivent les instructions de fermeté : « Il faut songer à la rigueur et laisser au roi à faire la grâce ». L’un des commissaires du roi écrit « Je viens de recevoir une lettre du sénéchal de St-Malo qui écrit qu’il y a dans la rivière de Dinan un bateau plein de quinze hommes armés et autant de femmes et enfants qui n’attendent que la commodité de la mer pour sortir et qu’il a donné l’ordre de surprendre. Je ne doute pas qu’il en sorte beaucoup par les autres ports de la province ».

Une chaîne de solidarité

Inscriptions écrites des itinéraires © Archives de la Vienne

Le pouvoir royal doit assouplir ces mesures pour ne pas gêner le commerce. Et parfois ces mesures ne sont pas applicables : ainsi beaucoup de capitaines et de marins étaient protestants et l’on exige qu’ils doivent laisser de la famille et des biens en France avant de prendre la mer. Une répression impitoyable : la commission juge les personnes qui tentent de s’enfuir et ceux qui facilitent leur évasion. Ils sont mis en prison.
Beaucoup de fugitifs avaient une activité commerciale. Ainsi une chaîne de solidarité favorise les évasions. Citons le cas de Pierre Ogier du Bas-Poitou (Chassais-Sigournais) qui n’émigre qu’en 1730 alors que sa famille avait fui dès 1697. Resté pour ses affaires, il s’exile tardivement après avoir envoyé deux de ses fils en Angleterre. Sa fille Louise Perrine épouse un autre réfugié Samuel Courtauld. Ils seront à l’origine de l’empire industriel Courtauld (Courtelle).
Neuf personnes venues de Tours par Angers et Rennes réussissent à s’embarquer à St-Malo et à passer en Angleterre en novembre 1685. Ils disposaient d’un messager à Rennes puis à St-Malo. Les départs avaient été précédés d’une expédition de marchandises (dentelles, bas, toiles). Ils sont logés chez un intermédiaire qui trafique avec Jersey.
À St-Malo, chez le messager Hartel, on a vu « deux ou trois chambres pleines de gens de la religion, lesdites chambres étaient fermées, et on ne parlait auxdits huguenots que par ordre dudit Hartel ». Dans l’arrière-
pays les huguenots trouvaient refuge dans le domaine des De Touraude, une famille de la petite noblesse, ou se cachaient dans la forêt de Beaufort assez proche de St-Malo, en attendant une occasion favorable.
Pour ceux qui avaient été faits prisonniers, le commissaire utilisait, à chaque fois qu’il le pouvait, la persuasion et tous ceux qui abjurèrent furent libérés. Ponchartrain déclara : « Quand la justice et les armes sont bien unies, et que chacun concourt à exécuter les commandements comme les nôtres, tout devient facile, tout devient agréable ».

Un délai de grâce

La détente qui suivit la mort de Louis XIV fit diminuer l’émigration. Il y eut des années de semi-liberté, avec de fréquentes allées et venues : visites des émigrés par leurs parents et réciproquement.
Et donc jusqu’en 1735, les émigrés sont encore nombreux : des familles entières passent avec enfants et bagages. Ils laissaient derrière eux beaucoup de leurs biens, ainsi que certains membres de leur famille récalcitrants à se convertir.
L’édit de Fontainebleau donnait un délai de grâce de quatre mois avant de démarrer les procédures de confiscation. Les états des biens sont rédigés au début de 1687. Les intendants de province ont la charge de les gérer et nomment des régisseurs. Ce n’était pas simple : les biens étaient placés sous séquestre provisoire et affichés au plus offrant.
En 1689, il fut décidé d’abandonner certains biens aux proches parents et héritiers : ils obtenaient facilement du juge local une « ordonnance de mise en possession » par laquelle ils obtenaient le domaine comme locataire. Mais c’était assorti d’une conversion au catholicisme.
En définitive, pour ceux qui restèrent, leur histoire est celle de tous les huguenots qui conservèrent leur foi sur le sol français.
Ils surent dans la paix se faire respecter en exerçant simplement leur droit. Mais l’édit de Tolérance (1787) sépara les deux communautés (dans et hors du royaume) et créa peut-être une crise d’identité dans les communautés huguenotes à l’étranger.

 
Philippe Marty,
Musée protestant La Rochelle

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